Sommet : face sud est de la Barre des Ecrins
Altitude : 4 103m
Dénivellation : 1 400m du départ de la voie
Difficulté : TD
Départ très tard du pré de Madame Carle pour éviter le soleil sur la longue montée de la moraine du glacier noir. Il est 18h le 8 août, la charge est de 35kg de matériel pour espérer gravir la voie en solitaire. Le poids est réparti dans deux sacs à dos de 70 litres et de 55 litres. Le gros sac est porté sur le dos, il est rempli des affaires lourdes et peu volumineuses tandis que le petit sac contient le duvet, le matelas et quelques vêtements. Il est accroché par-dessus le premier et de façon horizontale pour qu'il ne tire pas trop en arrière.
L'itinéraire choisi est le plus direct et passe forcément en plein centre de la face Sud Est de la barre des écrins. La montée est très lente le long de la moraine mais permet de contempler la face qui la domine. Il fait chaud, la montée se fait torse nu avec seulement 1 litre d'eau pour limiter le poids. Tout le matériel sélectionné est constamment passé en revue mentalement. Tout passe au crible pour voir ce qui a pu être oublié, duvet, matelas, réchaud, nourriture, casque, baudrier, sangles, coinceurs, stopper, quelques piton au cas où, gri-gri, shunt, corde, sous-vêtements de rechange, vêtements chauds, appareil photos, topo, pharmacie... Rien à faire, tout semblait bien être là. Ne serais-ce pas un prétexte pour faire demi-tour sans avoir commencer l'ascension ? Une façon de renoncer sans avoir à dire que c'est la peur qui fait rebrousser chemin ? Ce qui est sur, c'est qu'il est impossible de rester serein.
la peur permet de garder les pieds sur terre...
Après 1 000 mètres de dénivelé, j'arrive au pied de la face au fond de la première partie du glacier noir. Il faut vite profiter de la neige qui reste pour remplir les bouteilles d'eau vides et se préparer pour commencer le début de la voie.
Tout commence par un repérage des différentes possibilités pour passer la rimaye et enchaîner la première section de la voie. Plusieurs possibilités sont envisageables, il faut choisir le passage le moins dangereux de la rimaye avec une escalade pas trop difficile ensuite. La décision est prise, le baudrier est vite enfilé, le piolet sorti ce qui permet de passer par un petit pont en glace d'à peine 20 cm de large. Arrivé sur le rocher, les crampons sont aussitôt enlevés et accrochés sur le sac.
Vu la luminosité qui baisse, la décision est vite prise de commencer l'ascension sans corde pour gagner un temps précieux. Le début est relativement facile avec un passage en IV. Le problème est qu'il est difficile de grimper en chaussures de montagne avec 35kg sur le dos sans compter le stress de ne pas mettre de corde. La gorge se noue et la montée est très minutieuse entre les cailloux bancals et le peu d'adhérence sur le rocher mouillé. L'avancée est lente, à peine 100 mètres en une heure. Enfin j'arrive sur une section de vires ascendantes mais le jour commence fortement à décliner. Le bivouac prévu est à peine à 300 mètres et il serait trop dangereux de continuer à la frontale avec tout le matériel sur le dos et surtout rien ne me pousse à croire que c'est bien l'emplacement du bivouac. Ca fait déjà deux fois que le bivouac paraît être là mais à chaque arrivée sur place, ce n'est qu'une fausse vire en pente…
C'est décidé, la nuit se passe sous la barre rocheuse qui se trouve juste au-dessus, il est 21h.
Le sac est vite posé, un petit repérage du début de la voie pour le lendemain permet de ne pas se perdre dans l'obscurité. Retour rapide au bivouac. Déplacer les cailloux, creuser la terre avec le piolet pour aplanir un maximum et sauter dans le duvet.
Procéder par ordre, boire, manger le repas froid prévu, ce qui permet d'éviter d'user du gaz, un peu de pain avec du saucisson et du fromage. Puis préparer le matériel pour le lendemain, le répartir sur le porte matériel et sur le baudrier, préparer la corde et les vêtements. L'analyse approfondie du topo permet de voir qu'il sera presque impossible de sortir de la voie le lendemain comme prévu. Ce qui me met dans un état de stress supplémentaire car des orages sont prévus pour le surlendemain. Enfin tisane et dodo. Il est déjà 0h30. Toute la nuit, les cailloux vont tomber de la face pour s'écraser à quelques mètres, heureusement le bivouac est relativement protégé.
Mauvaise nuit sur les cailloux et réveil à 4h30. Il faut faire vite pour gagner un maximum de temps, manger un petit bout de pain avec du fromage et une tisane, sauter dans la salopette et la doudoune. La nuit n'a pas été bien froide, l'équipement est vite prêt et la doudoune rangée.
Il est 5h et le départ se fait toujours sans corde car la difficulté ne dépasse pas le III, le plus difficile reste les éboulis au-dessus des barres rocheuses, deux pas en avant et un en arrière, le vide paraît souvent très proche.
La voie est difficilement repérable dans l'obscurité. A 6h, l'aube permet de repérer enfin la voie et de pouvoir apercevoir les cailloux qui tombent tout autour de moi. Il me faut toutefois redescendre de 50mètres pour attaquer correctement la face dans la voie prévue initialement. Chaque pas paraît incertain avec un tel poids sur le dos, chaque pas compte.
Enfin, la première longueur difficile est devant moi, la corde est sortie et le gros sac à dos laissé en bas. Le relais est installé et l'ascension commence avec la corde dans le petit sac à dos ou je n'ai gardé que quelques vêtement et le marteau piolet qui me permettra de planter les pitons en cas de besoin.
La corde sort du sac au fur et à mesure de l'ascension. Le relais se fait en bout de corde c'est à dire après 60m de grimpe. Installation du relais sur deux friends et un éperon rocheux puis descente en rappel pour défaire le relais précédent et récupérer le gros sac à dos ainsi que le matériel laissé dans la longueur.
La remontée le long de la corde est longue et difficile avec le poids du sac. Le travail est monotone, grimper en tête, essayer d'installer un relais solide, descente et enfin remontée du matériel sur le dos.
Enfin, j'arrive sur le dièdre caractéristique de la voie en V+, 55m de dièdre déversant et en oblique le long d'une fissure. Les protections sont difficiles à poser et rarement solides, c'est à peine si on peut se pendre sur la corde. A l'arrivée, c'est la surprise de trouver un spit tout neuf !!! Que fait-il là ? Il sert comme relais. Il est rare de trouver un point d'ancrage réellement solide. Deux des protections que j'ai installé sautent sur les huit initialement posés lors de la remontée sur la corde, les pierres fusent lorsque chaque point s'arrache, heureusement que le casque est là…
Le point de non-retour est franchi, la seule solution possible est maintenant d'atteindre le sommet car il est dorénavant impossible de redescendre cette longueur puisqu'il faudrait une corde de rappel.
Il y a encore deux spits dans les longueurs suivantes soit tous les cinquante mètres. il semble qu'ils ont servi à un secours car aucun piton n'est en place nulle part et pourtant je les cherche d'un œil avide…
Les longueurs suivantes sont plus faciles (III maximum IV) et beaucoup sont faites sans corde pour gagner un maximum de temps.
A 10h, il ne me reste plus qu'un litre d'eau à boire sur les quatre du matin. Il fait très chaud et l'escalade se fait torse nu sous un soleil qui me brûle la peau, la sueur perle à grosses gouttes, la tension monte, les nerfs s'usent. Je prends la décision de garder cette eau pour le soir au cas où il serait impossible de trouver de la neige à faire fondre. L'espoir est toujours là d'arriver au sommet le soir même mais il faut se rendre vite à l'évidence que c'est totalement impossible, la fatigue s'ajoutant aux montées et descentes interminables. Vers midi, la soif prend le dessus et l'ingestion de quelques gorgées d'eau s'impose.
Là dessus mon altimètre lâche, plus de piles… Aucune idée de la hauteur atteinte dans la face ni de l'heure qu'il peut être. Les montées descentes s'enchaînent et sont de temps en temps entrecoupées avec une barre de céréales pour faire passer la faim et la soif.
Les pierres se fracassent régulièrement au dessus ou passent en sifflant comme des fusées. Les pierres sont grosses comme le poing d'une main. Le passage par le redressement où viennent se fracasser les pierres est obligatoire. Le passage se fait le plus vite possible en esquivant au mieux les pierres, les yeux restant rivés sur le haut et les oreilles grandes ouvertes pour déceler le sifflement que provoque la chute de ces météorites. La dangerosité de l'endroit ne me permet pas de poser un seul point de protection, une seule solution : aller vite en scrutant le haut de la voie pour prévenir la chute de rocher.
L'ascension passe enfin par la neige, une grotte à l'abri des chutes de pierre se trouve 5 mètres au-dessus mais la corde est trop courte…
La seule solution pour ne pas rester exposé aux chutes est de redescendre au plus vite, le piolet est sorti et il est immédiatement planté dans la neige molle comme protection. Cependant, il semble improbable de penser qu'il pourra tenir ! Le premier sac est vite déposé et la descente immédiatement entamée, la corde est immédiatement décalée pour éviter qu'elle reçoive un coup de pierre, c'est la seul corde emmenée. Si elle reçoit un caillou la suite sera obligatoirement effectuée en solo intégral ou avec une corde divisée en deux et le dur reste encore à venir…
La remontée avec le gros sac se fait quasiment en courant et s'enchaîne directement par la montée dans la grotte. De là, il est possible de tirer sur la corde ce qui permet de faire venir à la fois le piolet et le sac sans risquer les chutes de pierres. Le danger a complètement occulté la possibilité de récupérer de la neige pour boire.
La longueur suivante part sur la droite ce qui permet d'éviter un peu mieux les chutes de pierres. Enfin un piton, le premier depuis le début de la voie ! Ce qui redonne courage et permet de croire être encore dans le bon itinéraire… Comment savoir si je suis toujours dans la voie quand aucun point n'existe ? Certaines longueurs sont escaladées puis redescendues aussi vite car l'itinéraire choisi débouche sur un mur infranchissable, que de perte de temps…
Les pierres sont maintenant monnaie courante et cela durera jusqu'a la fin de la voie.
La déshydratation se fait fortement ressentir, mes jambes sont coupées, ma langue gonfle, mes lèvres commencent à brûler. Je rêve d'un simple verre d'eau. Toute grimpe sans corde est maintenant proscrite, il est désormais impossible de rester assez lucide pour tenter le diable.
La voie débouche sur un mur raide et déversant sans prise, mais aucun doute je suis bien dans la voie. Que faire ? Tenter à gauche ou à droite ? Un vieux piton tout tordu par les chutes de pierres montre l'itinéraire à suivre. C'est à la fois rassurant, quelqu'un est déjà passé par là, mais l'état du piton m'inquiète également. Ce dernier se trouve au début d'une dalle lisse de huit mètres de haut, une fissure oblique cinq mètres à droite coupe la dalle. L'ascension est très difficile pour rejoindre cette fissure, des pas d'adhérences en VI, les pieds cinq mètres au-dessus du mauvais piton et en chaussure de montagne. Maudit topo qui annonçait une difficulté maximum de V… Finalement, je franchis l'obstacle.
Aucun endroit pour dormir depuis plus de 500 m d'ascension. La seule solution est d'atteindre la vire présente dans le topo à 3 850m, y aura-t-il de la neige ? Assez de place pour dormir ? De toute façon il m'est impossible de me repérer dans la face. Combien de longueur reste t-il pour y arriver ? Les longueurs s'enchaînent jusqu'à la pénombre. Enfin, j'arrive sur la vire à bout de force. C'est un éboulis de pierre à 50° évidemment sans neige…
L'éboulis est vite remonté et l'emplacement du bivouac repéré. Cinq petits friends sont rapidement posés dans la seul fissure visible.
Le fait de redescendre est très dure mentalement sachant que l'étape de la journée est enfin terminée mais qu'il faut bien aller chercher le matériel, se pendre à nouveau dans le vide et encore remonter.
Aucune pause n'a été accordée durant la journée et encore moins pour manger. L'épuisement dû à la déshydratation est proche. Le peu de ressource qu'il me reste sert à déplacer quelques pierres pour poser le duvet et le matelas. Le lieu est situé sous une petite barre rocheuse qui m'abrite partiellement des chutes de pierres. Impossible de stabiliser un endroit plat de plus de 35 cm de large à cause de l'éboulis qui se dérobe dessous.
Il reste deux verres d'eau dans la bouteille gardée depuis le matin. La bouche est complètement sèche, le dos brûlé par le soleil et la tête est douloureuse à cause du manque d'eau.
Le premier verre tiédi au réchaud, le corps absorbe mieux l'eau tempérée que l'eau froide, est rapidement englouti et le second est consciencieusement gardé pour le réveil au matin. Il faut se forcer pour avaler un peu de nourriture, sans eau il est quasiment impossible de manger.
Aucune idée de l'heure, peut-êtres 11h ou minuit ?
L'entrée dans le duvet est pénible et longue, enlever les chaussures en équilibre, faire glisser la corde d'assurage dans le duvet pour rester attacher pendant la nuit et tout ça sur une fesse.
Le stress commence à tomber et les douleurs apparaissent un peu partout. Les doigts ont gonflé à cause du manque d'hydratation et du froid, tous les ongles se sont décollés et saignent, la pulpe de deux doigts est complètement déchiquetée, les épaules brûlées par le soleil et les frottements du sac à dos, les douleurs sont grandes.
Les orteils des deux pieds sont tous blanc et insensibles, qu'ont-ils ? La sensation est identique à des gelures mais je n'ai jamais eu froid, pourtant l'impression que tous les orteils sont devenus de bois est bien présente. La déshydratation a en réalité diminué la pression sanguine des extrémités et les chaussures fortement nouées ont empêché le sang de circuler pendant toute la journée dans les pieds. Il ne reste plus qu'a se masser les pieds toute la nuit.
Les interrogations m'assaillent. Est-il physiquement possible de continuer sans eau ?
Les pieds n'ont-ils pas trop gonflés et pourront-ils encore rentrer dans les chaussures ? Les orages annoncés pour le lendemain après midi ne seront-ils pas en avance ? Les doigts ne feront-ils pas trop mal pour grimper ? La sortie n'est elle pas trop loin pour l'atteindre dans la journée ?
Si les secours sont prévenus quand arriveront-ils ? L'arrivée est prévue dans le pire des cas demain midi ce qui veut dire que les secours seront déclenchés au plus tôt demain soir mais la météo est exécrable pour les prochains jours. Quand pourront-ils venir ?
Que faire ? Attendre les secours qui ne pourront pas arriver avant deux jours, est t-il possible d'attendre encore deux jours sans eau ?
Faut-il avancer vers le sommet ? Et si l'orage arrive avant la sortie, y a t-il un abri plus haut ? La sensation de connerie de ne pas avoir pris de téléphone portable commence à envahir ma tête, mais de toute façon le téléphone serait-il passé dans cette face ?
Il ne faut compter que sur soi même ce qui pousse à monter demain si le physique le permet.
La nuit se passe sur une fesse et pendu dans le baudrier. Toujours aucun moyen de connaître l'heure. Les pierres tombent de tous les cotés jusqu'à trois mètres du bivouac. Il faut partir dés l'aube pour avoir une chance de sortir avant l'orage. Au milieu de la nuit une lueur apparaît plein Est. Ce doit être l'arrivée du jour. Les pieds n'ont pas gonflé par contre impossible de se servir des doigts sanguinolents, le moindre geste est une douleur.
Le déjeuner se passe seulement avec un petit morceau de pain de deux jours, de toute façon il est impossible de manger sans eau.
Il faut attendre le dernier moment pour boire le dernier verre d'eau qu'il reste, l'attente de la lumière est longue, très longue, 1 heure puis 2 heures et toujours pas l'aube… La lueur observée précédemment est toujours la même, c'est simplement les nuages qui sont arrivés et qui reflètent la lumière de Briançon.
L'aube finit par arriver, il faut faire vite, faire chauffer l'eau, la boire jusqu'à lécher la gamelle, ranger le sac et partir dans l'obscurité avec la lampe frontale. L'itinéraire est difficile, aucun rocher ne tient, les doigts saignent sur le rocher, les pieds sont insensibles, il doit faire cinq degrés en dessous de zéros et le vent est faible. Petit à petit toutes les douleurs disparaissent sous l'effet de l'adrénaline. Les longueurs s'enchaînent doucement à cause du manque d'eau et de l'altitude. Chaque section de dix mètres devient un objectif de taille.
Enfin de la neige, une flaque de 2 cm d'épaisseur sur un demi-mètre carré se situant dans des gravillons, pas le temps de faire fondre de la neige sous la pluie de pierre continue. Les deux bouteilles sont sorties et remplies de glace pilée et de gravillons, avec une poigné en plus dans la bouche. Le moral remonte, toutes les longueurs sont maintenant ponctuées par une gorgée de glace et de gravillons qui généralement donne à peine de quoi dessécher le bout de la langue. Le soleil est très présent et commence déjà à brûler.
Les longueurs s'enchaînent en IV ou V et il n'y a jamais possibilité de mettre plus de deux ou trois points d'assurance par 60m et les bons relais sont très rares, c'est souvent un mauvais béquet prêt à sauter. Des pitons apparaissent souvent 3 mètres au-dessus de moi et disparaissent dés que je suis à leur niveau. Les hallucinations commencent et des taches noires se mettent devant mes yeux, l'équilibre devient précaire et ralentit l'ascension. Le manque d'eau fait son effet.
Il doit être 10h quand la neige commence à tomber, les prises versant Nord disparaissent sous le grésil tandis que les prises cotées sud sont aussitôt mouillées. Le vent commence à souffler.
Maintenant seul les relais sont installés pour gagner du temps, c'est la course contre l'orage qui commence.
La montée se fait par un couloir facile quand une vielle boite de conserve apparaît, puis un vieux mousqueton, enfin des débris de bouteille et encore des boites de conserve. Là, c'est sur le sommet n'est plus très loin, la poubelle ne trompe jamais. En effet moins de 40 mètres à franchir pour sortir à 4 103 mètres au sommet de la barre des Ecrins.
Surprise, personne en vue sur la Barre des Ecrins, ni dans la descente du Dôme. Que se passe t-il ? Quelle heure est t-il ? C'est l'heure tardive qui fait qu'il n'y ait personne ? La météo ?
En réalité, la météo a annoncé une alerte orange sur le département dû aux orages, résultat personne en montagne.
Il faut maintenant redescendre du sommet, traverser 400 mètres de barre rocheuse en plein vent. Il n'y a aucune possibilité de rappel direct dans la face Nord qui est la plus courte. La possibilité de s'assurer paraît hasardeuse et trop longue. Les sacs sont chargés sur le dos et la traversée sans corde commence. A peine 50m plus loin, un pas un peu plus dur m'empêche de passer, l'équilibre et la vue sont trop perturbés pour pouvoir grimper normalement. La seule solution envisageable est de passer la corde sur un béquet et de traverser assuré avec le shunt, une fois au bout il suffit de tirer un des deux bouts de la corde pour éviter de revenir la chercher. La solution est vite adoptée mais à la première manipulation la corde se coince. Il faut revenir en arrière pour la débloquer. Je me rends compte qu'il me faudra mettre au moins 4 à 5 heures avec cette technique pour descendre de la barre. La solution envisagée est de continuer en solo mais en laissant traîner la corde derrière ce qui permet d'enlever 8kg du sac.
Toute la traversée se passe sous la neige, le vent, les éclairs, le tonnerre et plus de mille mètres de vide de chaque coté. La corde ne se coince qu'une fois dans toute la traversée.
Enfin l'arrivée sur le glacier, l'épuisement est là, aucune idée de l'heure à cause du mauvais temps et la décision est prise de descendre au plus vite pour se mettre à l'abri de l'orage et pouvoir prévenir qu'il n'est pas nécessaire de lancer les secours.
La descente du dôme se passe quasiment entièrement à se laisser glisser sur les fesses dans dix centimètres de poudreuse.
Enfin à l'abri de l'orage, il est maintenant possible de faire fondre de la neige. Il faudra au moins 20 minutes pour faire fondre de la glace sous la neige qui tombe et le vent qui souffle.
La première gorgée puis la seconde et très rapidement le mal au ventre se fait ressentir et les vomissements arrivent. Il ne faut pas boire tout de suite de l'eau quand on est déshydraté, le corps ne peut pas l'assimiler.
La descente est longue, très longue, il faut contourner chaque crevasse, la neige se transforme petit à petit en pluie.
Au niveau du refuge du glacier blanc, un homme qui porte une veste du GHM demande mon identité. Ma sœur a signalé mon retard et on vérifie que c'est bien moi qui rentre, il a pu m'observer aux jumelles pendant une éclaircie du ciel. Il est déjà 19h.
Le soir, il est impossible de boire de l'eau sans avoir d'épouvantables douleurs au ventre. Il faut se réhydrater avec des légumes et des soupes puis petit à petit avec de l'eau. L'appétit est toujours absent mais revient doucement.
La nuit est sans sommeil à cause des douleurs trop fortes aux doigts.
Le lendemain, c'est le moment d'uriner pour la première fois depuis deux jours et demi.
Finalement, je m'en sors qu'avec 8 orteils considérerais comme gelés au premier degré à cause du manque d'eau ce qui a pour conséquence d'avoir les orteils insensibles et bleutés/noircis pour bien un mois et des doigts inutilisables pendant 2 jours.